Vos impressions
Cette page est comme une Foire Aux Questions. Penses à écrire à syrina.tallaron@gmail.com

Effectivement nous n'avons pas de chien de protection, familièrement appelé 'Patou'.
Comme indiqué dans l'épisode 2 des chiens de travail, c'est un choix de l'éleveur pour qui se serait ingérable d'élever tous ces chiens hors alpage.
Le loup est tout de même présent, il a été photographié au Col de la Combe Madame qui se trouve au centre de la réserve donc tout en haut de notre alpage le 23 juin. D'après un agent de l'OFB, le loup ne fait que passer par ce col car il n'y a pas de corridor écologique, soit des boisements conséquents afin de stabiliser une meute.
Ce qui est le cas vers St Sorlin d'Arves où des attaques mortelles ont eu lieu à peine l'estive commençait sur agneaux et veaux.

Difficile de définir une journée type car c'est très variable selon la météo, le profil du quartier, la distance du biais, la gestion du troupeau et selon les brebis elles-mêmes. Parc contre notre journée reste rythmée de façon similaire :
Nous avons une marche d'approche entre la cabane et le parc de nuit de 10min à 1h30.
Près du parc, dépôt de sel sur des pierres plates. Puis à 10h : ouverture du parc de nuit. Le 1er biais est ensuite donné (direction voulue par le berger). Vers 13h, pendant la chaume, nous trions pour soigner. Après la chaume, le 2nd biais est donné. Vers 18h15, les brebis sont petit à petit rapatriées au parc de nuit afin de le fermer à 19h. Enfin, nous repartons à la cabane, notre journée "brebis" est finie.

Question visée à l'aide bergère, voici donc sa réponse :
3 choses sont dures au quotidien mais on s'y fait :
- les 5ères minutes du réveil avec des jambes ankylosées et des paupières lourdes qui laissent vite place au bonheur d'évoluer dans un super paysage ;
- cette grande côte pour monter aux parcs de nuit. Quelque soit le quartier, elle est très pentue et coupe les jambes pas encore échauffées ;
- la garde en journée humide : compliqué de garder avec du brouillard, difficile de rester sans bouger quand il fait frais, et très long de garder sous la pluie.
Pour la nourriture, nous avons préparé des bocaux et allons régulièrement chercher du frais, donc notre regime alimentaire est inchangé. Pour la douche, nous avons pris un peu de confort avec une douche solaire qui a ses limites mais ça fait du bien. Enfin pour ce qui est des relations, j'ai la chance de travailler avec mon compagnon et nous avons des visiteurs amicaux et familiaux échelonnés tout au long de l'été.

Très bonne question, la réponse est plutôt logique et simple à diffuser !
Juste avant de monter en alpage, le troupeau est comptabilisé. Cela a été fait en même temps que le transfert des béliers vers un autre troupeau. Puis ensuite, lors de l'estive, il peut y avoir un autre comptage après des quartiers à risque, comme chez nous. Enfin, un floca, mouton noir, sympa mais très malicieux emmène avec lui un harem de brebis. Nous en avons 5 + un bélier sonnaille. Chaque soir au parc nous comptons nos 5 flocas, notre belier sonnaille ainsi que les brebis "en soin". Si tout est là, à priori il ne manque personne.
Difficile de voir s'il n'en manque pas 1 ou 2. Alors on zieute toujours la montagne aux jumelles et on écoute des bêlements possibles.

Dans chaque quartier, nous avons les filets pour monter le parc de nuit, donc nous les transportons très peu. Ensuite nos sacs à dos quotidien font environ 8Kg. Avoir un âne, une mule ou un mulet comme dans l'ancien temps pour ravitailler les bergers pourraient éventuellement se faire. Pour cela, il faut savoir mettre le bat sur le sherpa à 4 pattes, savoir le soigner mais surtout avoir une montagne qui le nourrit, pas comme chez nous (herbe rase, et pas d'eau partout). Muletier ça ne s'invente pas, nous serions intéressés par ce genre de formation.

∆ Donner le biais signifie intimer la direction, l'angle de départ des brebis pour le pâturage. Il faut savoir qu'une brebis mange en marchant, elle est toujours en train de monter et tape dans les éléments naturels pour faire demi-tour. Dans une journée, il y a en principe 2 biais : à la sortie du parc et après la chaume. Avant même que sa journée ait commencé, le berger doit savoir sur quel biais envoyer le troupeau, afin de gérer la consommation de l'herbe sur le quartier.
∆ Il paraîtrait que l'origine de l'expression "à la queue leu leu" vient du patois, où le loup est "Leu". Comme pour les trains, un loup peut en cacher un autre. Le sens de cette expression serait donc "à la queue du loup un autre loup".
∆ La chaume est le moment où les brebis s'immobilisent les unes contre les autres tête en bas pour être à l'ombre. Pendant ce laps de temps qui peut durer jusqu'à 4h, aucune ne bouge, c'est le silence le plus complet. Pour autant elles ne font pas la sieste. Il fait simplement trop chaud pour manger ou pour marcher. C'est aussi le moment de ruminer puisqu'une brebis a 4 estomacs.

Les brebis ne disparaissent pas sans raison. Lorsqu'il manque des brebis, 2 cas de figures se présentent avec des contextes différents :
- soit tu vois que tu as perdu un coupon quand tu rentres le troupeau au parc le soir et dans ce cas-là tu pars à la recherche jusqu'à ce que tu le trouve. Nous avons eu ce cas lors de la transhumance sur le dernier quartier par brouillard opaque. En parquant nous avons constaté qu'il nous manquait 4 flocas sur 7 et nos deux braves. Il a fallu deux matinées au berger pour retrouver et ramener les brebis manquantes pendant que l'aide bergère gardait le troupeau.
- soit tu perds quelques brebis sans t'en rendre compte jusqu'à ce que le décompte soit fait en fin de quartier ou d'alpage. S'il y en a plus de trois, tu dois aller les chercher jusqu'à les rendre à l'éleveur.
Ne pas retrouver des brebis constatées manquantes n'est pas digne d'un bon berger. Un berger se doit d'être à l'écoute de son troupeau en termes de soins et d'itinérance.

*Selon la condition du berger (physique ou morale), la brebis peut être déplacée sur une grosse pierre plate afin d'être visible des charognards volants (rapaces). Pour cette brebis dont tu parles, nous n'avons pas eu la force psychologique de la manipuler, c'est donc le parc de nuit que nous avons déplacé.
*Quant à la question du quota, quelle que soit la taille du troupeau, moins il y a de carcasses de brebis, mieux c'est. Il n'y a pas de quota à proprement parlé. Néanmoins, selon les compétences du berger pour soigner et les conditions induites de l'alpage, les pertes de brebis peuvent être plus ou moins importantes. Par exemple, nous avons eu des décès en rapport direct à l'alpage (2 commotions chute de pierres et 1 alimentation trop riche), liés à l'élevage (2 sacrifices suite à la perte de matrice), et liés peut être à des soins tardifs (1 infection de patte, 1 calu).

Nous voyons les gens d'un bas monter pour prendre une bouffée d'oxygène, de grandeur nature, pour s'esclaffer devant une brebis qui bèle, pour prendre en photo tout ce folklore teintant les couleurs de leur vie. Donc nous sommes parfois mélangés à cette vie civile dirons-nous. Mais il est vrai qu'être confondu dans cette masse, nous le craignons. C'est d'ailleurs pour cela que nous faisons ce métier. Prendre la tangente face à la montée de la violence et de l'individualisme, à la perte de notre démocratie, à la diminution de nos acquis sociaux... Un berger refait le monde toute sa campagne d'alpage avec les visiteurs, les passants et son patron, rempli d'illusions et d'idéaux.

Une idée de roman graphique plane chez le berger avec les notions de résilience et collapsologie, comme un résumé de toutes les péripéties qu'un berger peut rencontrer.


